Le pognon, aussi mais pas que…

L’autofinancement associatif est un exercice délicat et périlleux. la Serre à Orgueil et son association porteuse Sarawak, s’y essayent depuis 2009, et cela nous a conduit à des réflexions et prises de positions.
Bien évidemment, il y a le point de vue économique, car il faut trouver des équilibres. Il faut donc contrôler ses coûts et rentrer du pognon. (le b.a-ba). Mais, cela fait aussi partie de notre vocation, il y a en toile de fond, des questions éthiques, des modèles et postures à remettre en cause, et à remplacer par d’autres. Cet article ne prétend pas apporter des réponses, et se contentera d’ouvrir le débat à celles et ceux qui voudront l’enrichir.

Les associations se distinguent par leurs compétences en gestion, et leurs choix éthiques. C’est pas pareil. Comme les entreprises, si elles n’ont qu’un client unique, elles sont en difficulté lorsque celui-ci ne paye plus, (ou moins). C’est le cas des structures subventionnées, à moins que le subventionneur soit partie prenante dans l’asso, qu’il ait un intérêt politique à la faire prospérer et s’y référer, Dans ce cas, il y aurait comme qui dirait « collusion d’intérêts ». Non ?
De fait, ces associations sont le plus souvent des sous-services des collectivités, répondant à des dispositifs en strates décidés en commissions d’initiés auto-proclamés dont la plupart n’ont jamais mis les pieds sur le terrain, sauf en campagne électorale. Il en résulte une misère associative, sans la moindre garantie de pérennité, et sans les avantages du fonctionnariat. Historiquement, lorsque dans les années 80, l’éducation populaire a cessé d’être une force de proposition, en acceptant d’être la sous traitante de l’état socialiste, on a vu le monde associatif se développer, certes, mais dans des conditions d’allégeance, qui depuis font la norme. Depuis on a pu observer les idéaux chavirer, mais l’allégeance perdurer, installant la force de proposition associative en bas d’une pyramide institutionnelle, Dans la foulée, la demande de subvention est-elle devenue une affaire d’experts, et finalement chaque association se dote d’un fonctionnement administratif et financier tellement lourd et coûteux, qu’on se demande en quelle proportion le public bénéficie vraiment des subventions obtenues. Il n’est pas rare de voir les enjeux culturels se discuter en termes de m2 de bureaux-placo et en ratio d’emplois aidés. Délicat et périlleux, car c’est bien là que le bât blesse, l’intérêt du public passe au placard. Une asso qui passe son temps au lobbying et courtinaneries de couloirs, plutôt que de s’occuper de ses ouailles, a plus de chance de s’en sortir. Celle qui ne demande rien, est tout simplement ignorée, puisque incontrôlable. Elle sera, au mieux tolérée et exposée aux demandes d’autorisations et paperasseries diverses, qu’elle gérera sans moyen. Au mieux, on la laissera faire, puisqu’elle ne coûte rien et n’engage pas la responsabilité d’autorités de tutelle. Au pire, malgré sa créativité et ses forces de propositions, s’il elle en crève, tant pis. Nous sommes dans ce cas. Pas facile à vivre, mais libres, c’est possible et c’est déjà pas mal.

Parmi les alternatives, il y a la vente de produits et services.
Nous étions un peu en avance, mais face au désengagement des collectivités, c’est aujourd’hui, devenu une nécessité pour de nombreuses associations. Et l’on observe des bac +12  sous payé(e)s à la tête des structures, s’inventer des vocations, au marketing, au packaging, usant plus ou moins des mêmes procédés de merde que le pharmaceutique ou l’agro alimentaire, et fantasmant sur le commerce.  Ainsi, dès qu’il s’agit de définir un prix de vente,  quelles que soient les modalités de capitainerie ou de décisions en collectif, c’est le bordel. N’y aurait-il pas de contradictions entre un prix trop élevé, et un public désigné comme pauvre et miséreux, « les ayant-droits »? Certainement. Mais n’y a t-il pas aussi à constater que ce même public vous pompe la moelle à sous évaluer une bonne assiette à prix libre, alors qu’il  dépense allègrement ses 18 euros à mac do pour de la merde. On peut moraliser l’affaire, et s’aventurer sur un terrain plus que glissant, chacun chacune y allant des ses convictions propres, le plus souvent héritées des grands parents catho, de droite, de gauche, mesurant l’aumône à la tonalité du remerciement? Il y aurait au passage une question d’éducation, pourquoi pas populaire, mais encore faudrait-il qu’on en ait encore la fibre et les moyens. Pour la fibre, chacun se débrouille, et on verra plus loin que ce n’est pas si simple. Pour les moyens, on peut déjà commencer par être moins con et cesser d’attendre que ça tombe du ciel. S’émanciper, ou au moins le tenter en s’écartant des discours d’intention, pour se retrousser les manches et mettre les mains dans le cambouis, sans attendre la prochaine commission.  C’est une culture alternative de transformation qui nous invite à élargir le champ prospectif, à remettre en cause quelques pré-requis. La voie empirique de l’opérationnel, alors se cherche, plutôt que d’en rester aux idées à faire réaliser ou assumer à autrui.

Faire du commerce, par exemple, n’est pas honteux, et consiste à réaliser des marges, ne serait-ce que pour se constituer une trésorerie, absorber les coups fourrés, les retards d’encaissements, les délais d’instruction des demandes de sub, et j’en passe. La structure même de l’association, par définition non capitalisée, a été remise en cause par les décalages de trésorerie, et oblige à se rapprocher des banques pour obtenir cette trésorerie indispensable en attendant que les fonds soient versés, après coup. Ainsi les collectivités et leur fonctionnement, favorisent-elles le système bancaire, et l’argent publique destiné aux ouailles, est ponctionné à la source au profit des actionnaires privés des dites banques. C’est con hein ? Marger donc, y compris sur la subvention, mais pas seulement. Il a fallu chercher des ressources ailleurs. Donc privées. Il faut s’inventer commerçant, conquérant, acheter, transformer, convaincre, séduire, revendre. Délicat et périlleux parce que c’est l’occasion de se planter et ou d’en oublier sa vocation. On nous a mis sur la table le crowdfunding, il y a les fondations, le solidaire, le participatif, tout un monde qui ne fait que transposer la question économique, nous tient toujours autant éloignés de nos métiers premiers (l’éducation et l’animation), nous impose d’être toujours en demandes, à moins que nous y soyons acteurs, actrices, et que nous en modifions les fondements. Sommes nous volontaires à explorer d’autres pistes? Ou nous nous contentons nous de nous référer au modèle dominant, celui qui nous indique que l’équilibre associatif se mesure en contre-parties privées? Dans un monde ou le marketing a atteint toutes les strates de nos rêves et raisonnements, l’amour s’achète se vend et se conditionne, la gratuité se négocie, le vivant a une valeur à très court terme selon les frontières et les castes, il nous faut faire l’inventaire de nos ressources.

Et… parmi nos ressources associatives,  il y a le bénévolat.
Le bénévolat est exposé à de nombreuses dérives, non pas que ça ne soit pas une noble piste de socialisation intelligente, mais chaque gestionnaire saura faire le bilan des économies réalisées sur les salaires. A-t-il le choix ? Pas vraiment. Mais il y a manière et manière. Quand, l’artiste, « responsablement défrayé » bénéficie de la belle assiette, alors que le bénévole, « éthiquement » non défrayé, lui, doit se contenter du plateau-repas en plastique; n’en sommes nous pas à produire et entretenir un système de caste? Quand le bénévole cuisinier, l’étudiant festivalier, le teneur de buvette, le chauffeur à temps perdu, le retraité en mal d’activité, le chômeur ou r-s-iste en phase théorique d’insertion, sont plus exploités qu’accueillis et épanouis, alors on se demande à qui profitent les profits sinon à la structure. Alors on n’hésite pas à minimiser les coûts salariés de son encadrement. Ainsi on demande aux salariés professionnels d’être bénévoles pour la même fonction que celle portée sur leur contrat de travail, car c’est la vie de la structure qui en dépend. Ainsi le bénévolat s’est-il assimilé pour l’usager à un logique d’exploitation à laquelle il exige des contre partie. Être bénévole, devient du loisir, du tourisme, de l’optionnel. Il y a le bénévolat de marque, et le bénévolat discount, avec pour effet direct, sa perte d’ancrage dans les idéaux et le militantisme pour verser dans le consummérisme. Vouloir favoriser le spectacle vivant, est assurément noble. Et nous voilà avec un choix: Musilac (ça n’est qu’un exemple) et un concert « gratuit » d’une tête d’affiche. Ou participer à une action de fond dans son quartier, qui demande plus de temps, et dont le résultat final, bien que beaucoup plus « vivant », manquera de pétilles pour s’en glorifier sur facebook ou ailleurs. . Pour le commanditaire de bénévolat, il convient donc de séduire, convaincre, fidéliser, avec souvent en retour des conditions de réciprocité désormais « normales »qui lui faudra cadrer au moindre coût. Certain(e)s en ont oublié le respect élémentaire et il est fréquent d’entendre parler de chasse au bénévoles, car alors qu’on déçoit, on s’en trouve exposer à un turn-over chronique. La chasse au bénévolat est un déficit socio culturel. Elle révèle à la fois la perte des valeurs institutionnelles, et l’érosion du militantisme. Plus personne ne sait s’engager. On jongle par nécessité, on transgresse, on manipule, souvent à des fins personnelles, carriériste ou politiques, car il faut d’abord y gagner, quitte à spéculer. Selon certaines recommandations, le fin du fin de l’association efficace, serait de tendre vers 70% de bénévolat. Mais il se trouve qu’un petit nombre fonctionnent avec 100% de bénévolat. Incontrôlables. Comestibles peut-être, mais indigestes. Avec la Serre à Orgueil, nous aimons bien le préciser, bien qu’encore nous nous fassions avoir trop souvent. Ça se corrige, on y croit.

Pourquoi tout ça?  Et bien parce que le commerce peut, doit, entrer dans le champ de la culture, même si nous, acteurs socio culturels y sommes peu préparés. Non seulement pour vendre mais aussi pour acheter. Réaliser un bénéfice, un profit, n’est déjà pas facile pour un commerçant professionnel à moins qu’il soit sans scrupule. Pour un amateur, c’est forcément être renvoyé à des modèles inconnus, parfois ressentis comme peu glorieux.
Dé-apprendre pour créer? Mais aussi ne pas baisser sa culotte à faire n’importe quoi.

Dans les années 90, on nous a bassiné avec le marketing culturel, celui là même qui posait l’importance d’évaluer la rentabilité culturelle, imposait la concurrence entre les disciplines artistiques, valorisait le bénévolat en abscisses et en ordonnées, introduisait la notion d’autofinancement obligatoire, et conduisait en fin de compte à ne plus prendre le moindre risque artistique, social ou culturel au profit du seul critère de « remplissage ». Normal, nos formateurs sortaient des écoles de commerces, et n’imaginaient même pas que nous puissions tendre vers d’autres profits que le pognon et « l’occupationnel ». Léo Ferré, nous « préfaçait » de la musique qu’elle se vend comme le savon à barbe. Jean Villars s’en retournerait dans sa tombe, à savoir que le festival d’Avignon est désormais « un supermarché » décrypté en camemberts par des experts en statistiques.
Qu’avons-nous baissé la garde à ce point ? N’était-ce pas au contraire, l’occasion de nous accaparer d’autres outils pour développer l’action culturelle. On nous demandait d’économiser, alors qu’il fallait investir dans la recherche et élargir la notion de profit à d’autres critères d’évaluation. Nous avons loupé le coche: D’une salle de prog à une autre, nous ne serions plus à nous vilainer, mais à collaborer. Nous n’en serions pas à nous piquer les idées, mais les entre-enrichir, nos services de ressources humaines seraient exemplaires plutôt que moyenâgeux et bien souvent figés, pyramidaux, voire délinquants. Notre contribution à la société se serait doté de réèls moyens prospectifs, plutôt que de seulement répondre à la demande des politiques avec le sourire niais. Nous serions, nous associations, à démontrer qu’une richesse humaine et culturelle participe au bénéfice collectif. Nous aurions prouvé qu’en matière de ressources humaines, les buts peuvent être l’épanouissement personnel au profit de l’équipe et de la structure. Nous aurions inspiré les entreprises et remis en cause par la pratique, une meilleure répartition des ressources, plus de justice et de responsabilités partagées. Au lieu de cela, on tape la manche. À qui la faute ? à ceux qui ont voulu nous soumettre ? N’avons nous pas les dirigeances que nous méritons?  ou à nous qui nous sommes laissé faire ?

Il n’est pourtant pas trop tard pour nous interroger, sur le sens du profit, car il nous appartient, nous, associations, qui statutairement, bénéficions d’un régime à part, (et de fait pourquoi pas une vocation à…) de définir ce qu’est le profit, économique et aussi social, culturel et artistique.
En matière sociale, est ce que des actions favorisant des climats pacifistes et collaboratifs sont collectivement profitables. D’abord économiquement, ne coûtent-elles pas moins cher que les déploiements sécuritaires. Nous n’avons pas su défendre la prévention, c’est un constat. Nous n’avons pas su nous opposer aux courants répressifs. Avec nos 2% de réinsertion, notre système carcéral est un échec, pire que celui des États-Unis. Et ce n’est pas faute de laisser les gens dans des conditions déplorables. ( la télé à toutes heures par exemple et ses apports abrutissants). Alors c’est la porte ouverte à tout, y compris aux coups de pieds aux culs de ces délinquants à mettre de force dans le droit chemin. Finalement aux USA, c’est mieux, donc on va faire 4% peut être un jour. Être encore plus cons, c’est possible. « Surveiller et Punir », ça date un peu, non? Si l’on ose vouloir privatiser les prisons, c’est bien parce que l’économie privée peut y trouver son compte,  Qu’avons-nous dit face au démantèlement des services publiques? Rien, ou si peu, juste le temps d’une polémique noyautée. Pourtant ce devrait rester une affaire d’intérêt socio culturel d’avoir moins de pensionnaires en prison, et plus de réinsertion. Pour cela, il faudrait y combattre la voyoucratie, les trafics, la violence, le harcèlement, le racket, y introduire des outils thérapeutiques, éducatifs et socio professionnels pour se projeter sur l’avenir, et sûrement se demander ce que pourrait être un retour sur investissement social autre qu’électoral. On ne combat l’exclusion sociale que lorsqu’elle rapporte en profits, mais quels profits et pour qui? Nos réfugiés sont sur la sellette, mais nos industries qui les massacrent, elles, restent fondées dans l’anonymat de leurs actionnaires et pour quels profits sociaux et collectifs? Si l’on redéfinit ce qu’est le profit social, si l’on se dote des moyens de le mesurer, si l’on en exclu la spéculation à des fins privées, alors peut-être, allons nous déployer d’autres maturités, et d’autres énergies.
Essayons déjà en regard des micro actions que nous menons : comment mesurer ce que vous avez introduit en vos murs ou sur l’espace public, et qui fait ensuite son chemin tout seul, se multipliant sur les marchés, à l’école, dans les montées d’immeuble, dans les foyers? (« Planter de petits orgueils” ). Vous avez participé à l’émergence d’autres modèles, vous avez créé des climats qui y sont favorables, mais vous ne pouvez vous en approprier directement un résultat. D’abord parce que les outils d’évaluation seraient complexes et coûteux. Ensuite parce que l’action est de fond, et portera ses fruits à une date difficile à déterminer. Enfin parce que votre action se combine avec d’autres actions, complémentaires ou contradictoires. Elle est donc dépendante de facteurs extérieurs que vous ne pouvez maîtriser, ni même tous identifier. Vous, nous, sommes démunis, mais ce n’est quand même pas une raison pour rabaisser l’action sociale au seul traitement administratif des ayant-droits. Le traitement de la misère ne se mesure pas en nombre de formulaires dûment remplis par jour et par agent. Dans nos campagnes, les services sociaux, s’inquiètent d’ignorer un grand nombre de personnes pourtant en profondes difficultés et n’allant même pas se faire connaître. On parle de 70%. d’inconnu(e)s et ça s’appelle un échec, un déficit social. Pour y remédier, la proposition automatique serait d’ouvrir un lieu de plus et quelques m2 de placo, une nouvelle porte à pousser, « l’ayant-droit » étant invité à s’y rendre en rang d’oignons, avec sa honte, sa bagnole pétée, et toute sa misère qu’il ne veut plus montrer à personne.  Nos élites quant à elles déclarent que la vieille bagnole une fois réparée (par des amis peut être) restera illégale parce que polluante. Un profit?

En matière culturelle, « l’ayant droit culturel » n’existant pas, définir ce qui lui profite est très flou. Si la culture est l’ensemble des motivations et des actes humains, alors le sujet est vaste, la mal bouffe est une culture, et la gastronomie populaire une autre culture que nous défendons, L’artisanat et tous ces savoir-faires et êtres est un ensemble de cultures de transformation. Le terrorisme qu’il soit d’état ou rebelle, admet le droit de tuer autrui, et c’est une culture bien ancrée, à laquelle la culture du vivant n’apporte manifestement aucune modération. Le comptoir est un lieu d’expression autant que la tribune, sinon que la communication y est plus fluide. Les émotions, chaque micro ressenti, chaque langage, chaque identité est culturelle. Qu’est ce donc qu’un profit culturel ? Ne cherchez pas de réponses ici, mais chacun chacune, peut déjà s’interroger sur ce qu’il n’est pas. L’appauvrissement d’une communauté et sa culture, peut être un déficit. Le néo colonialisme,  peut être considérés comme un agent nocifs, alors autant ne pas nous comporter comme des colons, à moins d’en exclure l’asservissement d’autrui. Or, en matière culturelle, il est question de diffusion et de public… Plus que la méthode, c’est le sens qui prévaut.

Enfin en matières artistiques, si le profit se mesure au succès immédiat de l’artiste et son œuvre au regard d’un marché, alors oublions la recherche, les essais, les erreurs, les marginaux, les introspections qui durent une vie. Si le retour sur investissements se mesure à très court terme, alors nous favorisons le consumérisme, et l’associatif, pas plus que l’argent public n’ont rien à y faire. Quant aux disciplines, il y a celles qui, populaires ou populistes, ont quelques chances de survie, voire de fortuner. Et puis les autres, moins aimées, exploratives, interdisciplinaires, celles qui justement doivent se préserver du « marché de l’art » et ses outrages, et pour lesquelles, il est quasiment impossible de définir si elles sont rentables ou pas. Enfin, il y a ce que nous posons, chacun chacune, en faveur des arts, non pas par goûts personnels, mais par principe, et notamment en raison de ce qui nous est inaccessible, trop perché, trop avant-gardiste, L’artiste lui, doit quand même vivre, et pas seulement survivre, Question de statut, mais aussi, d’accueil, d’encouragements, de partages et d’échanges. Léo Ferré encore : « …il fallut quêter pour enterrer Bela Bartok, on sait que Rutebeuf avait faim, que Villon volait pour manger… »

Tout ça pour une rubrique à brac? Vous devez vous interroger.
Ben oui. Rentrer du pognon est l’un des objectifs, mais pas le seul. De même qu’en matière d’éducation populaire, nous ne pouvons nous contenter de poser le mot « émancipation » sans plus savoir de quoi, pour qui et comment. De même en matière d’achat, de vente, de location de troc et de dons, nous pouvons éviter de reproduire les modèles dont on sait qu’ils nous pourrissent l’existence.

Nous revoilà donc revenu(e)s à la Serre à Orgueil et comment les choses y sont vues et vécues, puisqu’il s’agit aussi de faire du commerce, plus et mieux. Peut-être, au moment de cliquer sur une annonce de vente de chaises, ou sur une offre de cuisine,  garderez vous en toile de fond cette invitation à prendre en compte, certes les questions de pognon, mais pas que…

D’abord économiquement. Nos intentions sont modestes mais bien réelles. Nous n’avons (pour le moment) pas de permanent rémunéré, et un fonctionnement très peu coûteux. (un loyer, des véhicules, quelques déplacements,  et quelques charges de bureau)  Cela nous permet une marge de manoeuvre, qui reste toutefois limitée. Globalement, la restauration et la buvette sont nos seules sources de revenus, et comme nous y introduisons du militantisme alimentaire et de l’accueil social, nos coefficients sont à ras les pâquerettes. ( là ou Sodexho côtée en bourse est à 4,8, nous sommes à 2, rarement en dessus, souvent plus bas)  Avec ces 2, on accueille tous les bénévoles, en y mettant les petits plats dans les grands. Nos équipements sont à 98% de la récup’ et transformation. Leur maintenance relève du système D. Bref c’est très fragile, mais ça a tenu 7 ans. Probablement pas 8. D’où un peu plus de ventes, et surtout de marges.

Ensuite culturellement. Le profit y est difficile à évaluer, on l’a dit, car entre ce qui est officiellement dans les clous de la culture académique, et ce que nous-mêmes y ajoutons, on se demande forcément ce qui n’est pas culturel. Ce serait l’endroit d’une pirouette, ne serait-ce que pour éviter un développement trop long, mais gardons toutefois à l’esprit certains sujets comme la paix (la sienne -celle des autres), l’émancipation ( de quoi), l’éducation (pourquoi pour qui), l’échange, le partage, leurs enjeux, l’expression, la créativité et inévitablement l’ouverture d’espace-temps qui y sont dédiés. De même qu’en cuisine, le modèle est l’apprentissage continu, il serait raisonnable de considérer le profit culturel comme le maintien permanent d’une posture visant à l’entre enrichissement et donc une sorte d’interculturalité, où chacune des identités est renforcée pour mieux s’ouvrir à l’autre et s’en imprégner. Pas fastoche. Il faut parfois du temps, mais aussi rester réactif, et donc si l’on doit préserver sa disponibilité et ouvrir des voies incertaines, il faut en avoir les moyens, et donc ne pas passer son temps à racler les fonds de tiroirs. Un préalable donc à notre culture associative : éviter les majuscules, et gagner en liberté d’initiative.

Socialement : aïe. Là encore, on peut se demander ce qui entre dans le champ du social. Pour nous, ce n’est pas facile d’éviter le point de vue politique, puisque tout est « politique », mais bon, on peut essayer.  D’abord nous sommes éloignés de l’aide sociale en tant que service d’état. C’est trop codifié : Un social qui n’aborde la misère q’au travers de ces effets économiques, reste un social qui exclut, (y compris les riches?) Ben oui. Car il est bien entendu que lorsqu’ils sont au bord du gouffre, eux ont les moyens de se payer un bon psy ou un bon avocat. La Misère serait donc de basse caste.  On peut considérer que c’est une connerie. Et puis avec tous ces dispositifs pour seulement les jeunes, ou seulement les femmes, ou seulement les étrangers, etc… le social ressemble à un clapier (cage à lapins). N’est-il pas plutôt pertinent d’inviter au savoir-vivre ensemble, à la solidarité, donc à une certaine écoute, et tolérance, quitte à dénoncer sans ambages, les frontières qui nous divisent et servent à nous contrôler. « Transversalité sociale » , encore une notion sans aucun outil de mesure. Par contre dans les dossiers, on la cuisine à toutes les sauces. Sur le terrain, on en reste souvent aux notes d’intentions. « Démocratie participative » qui finalement ne s’adresse qu’aux candidat(e)s démocrates et participatif(ves) c’est à dire à une micro société qui se vivra l’entre soi en toute bonne conscience. La société n’est pas un ensemble, mais des sociétés, composées majoritairement de gens qui n’en ont rien à foutre, et dont les dénominateurs communs sont assez basiques : des mêmes besoins fondamentaux (manger, baiser, etc.), mais aussi de progresser et améliorer sa condition. Pour l’alimentation , on a quelques réponses, pour la baise un peu moins ( en tous cas rien de collectif) et quant à améliorer sa condition, il peut être tenté de combiner le profit individuel et collectif. Ben, justement, c’est quoi? Comment? Et que vaut notre libre arbitre face à ces pouvoirs médiatiques qui s’incrustent jusque dans nos rêves? ce sont les mêmes pouvoirs qui créent, et défont les dispositifs un peu comme ça les chante. Ils ont pour eux, le sens aigu et exclusif de la propriété publique. Ils ont avec eux la loi, ses pontes, sa structure pyramidale et les moyens d’y glisser quelques amendements bien pratiques. Si le monde n’a jamais été aussi riche, et s’il n’y a jamais eu autant de misère, ça n’est pas pour autant un modèle que nous devons, ni reproduire, ni favoriser. Aussi, dans notre petite asso aux contours un peu flous, si parfois on soutient, on encourage, on accueille, on accompagne, c’est en toute indépendance que nous le faisons, et ne sommes pas appointés pour cela. Si, en plein hivers, quelqu’un se fait couper le jus, on ne baisse pas les bras ent nous prétendant impuissants face au manque de dispositif d’urgence. Forcement on se trouve individuellement impliqué, et la question que l’on doit se poser est de savoir qu’est ce qu’on y gagne. Ce serait ici, à chacun(e) d’y répondre, mais il y a quand même un sens commun :  » Je suis égoïste, et si j’enrichit le monde, alors j’en profite et mes enfants en profitent ». Dans ce cas, la solidarité est justifiée, le partage est fondé. Dans ce cas, tout ce qui conduit à entretenir une partie de l’humanité dans la Misère, est un déficit qu’il n’est pas question de cautionner. Donc éviter l’inaction et le cul au chaud en vains débats, mais plutôt se retrousser les manches, et surtout rester en lien avec le terrain. Peut-être en trouverez vous les effets dans le coin « troc de trucs » ou « offre de services » ou « dons »? et peut être que ces quelques mots vous inciteront-ils à y apporter splendeurs, lumières, et contributions?

Reste le profit « artistique » : le mieux est de mettre ce mot de côté. Qui est artiste ou ne l’est pas, relève plus du statut que de la création elle-même. Ainsi lorsque nous avons organisé des rencontres artistiques, nous avons été plus attentifs à ce qui se passe dans l’intimité de l’atelier, qu’à l’oeuvre en tant que produit sur scène, en galerie ou en salon littéraire. L’analyse des ressources et des process, si l’on veut, avant la spéculation. Il a donc s’agit d’abord d’artisanat, ce clavier étant un outil pouvant ou pas servir à façonner la pensée et les émotions, comme à juste aligner des emprunts et autres béatitudes. Ce n’est donc pas à son succès commercial qu’on définit la qualité de l’oeuvre. Il a aussi été question de ce que la matière pourtant inerte et brute, ( de la boue, un pigment) peut transformer la main et l’esprit, de sorte que s’enclenchent des interactions avec parfois même des choses impalpables, et il en ressort… un truc. Un truc, n’est pas un profit. De même que définir la multiplication des interactions comme un profit est un peu tiré par les cheveux. (voir réseaux sociaux et appauvrissement du langage). Mais observer que l’artisan s’épanouit, qu’il y conduit son auto-thérapie avec courage et inspiration, que ses créations gagnent en sens, que soi-même on y gagne en acuité, qu’on s’y découvre d’autres émotions, d’autres langages.  Alors le registre des notes, des couleurs, des traits, des mouvements , s’élargit autant sur le plan individuel que collectif, alors on est un peu en train de préfigurer d’autres mondes, et pourquoi pas s’inviter à changer ce qui ne nous convient pas dans celui-là. Rêver : Est-ce un profit?  La question ne se pose plus : c’est oui, et ça s’enrichit.  L’artisanat est  aussi un travail qui se respecte et participe à l’évolution de notre société. Alors oui, nous encourageons et participons à ce travail de création, et cela a conduit à une sorte de posture en faveur des créatifs : la culture des mains noires, celle du libre labeur, et l’on y s’invite et vous y invite. Rien d’étonnant que dans la rubrique à brac vous y trouviez certaines pièces sans prix, car c’est de projet dont il sera question.

Et voilà : c’eut pu être moins long. Celles et ceux qui ont poursuivi la lecture jusque-là, comprendront que si nous souhaitons dynamiser notre recherche de profits, c’est aussi l’occasion de nous positionner, et nous questionner. Cette liberté là est un privilège que nous vous invitons à partager.

Merci donc pour vos retours.